LE CONTRAIRE DE L'AMOUR
Journal de Mouloud Feraoun 1955/1962
Editions du Seuil. Paris 1962
Version scénique et mise en scène : Dominique Lurcel
Jeu : Samuel Churin - Mohamed Mazari (création)
Violoncelle : Marc Lauras
Lumière : Céline Juilliard
Eléments scéniques : Gérald Ascargorta
Costumes : Angélina Herrero
Régie : Guislaine Rigollet
Eléments scéniques : Gérald Ascargorta
Une production Passeurs de mémoires
Soutien à Lyon : Sixième Continent - d’Aralis/Traces immigrées en Rhône Alpes - Maison des Passages
NOUVEAU Vidéos de L'Œil à Mémoires
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Nous vous offrons deux montages d'extraits du spectacle.
Filmé durant le Festival 2011 d'Avignon, à l'Espace Présence Pasteur.
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14 août 1957
On ne peut pas dire qu’Alger soit un paradis. La vie y est possible, à condition de rester à la maison. Juste en face de l’école, je peux contempler les patrouilles qui stationnent au rond-point et fouillent minutieusement tous les hommes bruns de passage, toutes les femmes voilées de blanc qui les accompagnent, toutes les vieilles autos qu’ils conduisent. Je pense qu’il n’y a rien à redire à ces fouilles destinées à prévenir des accidents, des morts innocentes. Mais je contemple aussi le geste largement protecteur du soldat qui fait signe à la belle voiture où se trouvent de belles dames accompagnant des messieurs pas toujours beaux et toujours non musulmans , la belle voiture ralentit imperceptiblement, repart en accélérant un peu, comme une coquette qui vous fait un sourire amical et accepte un hommage qui tout naturellement lui est dû. Alors mon cœur se pince et je me dis que tout de même, ces hommes qui veillent sur tous et qui prétendent faire de nous leurs compatriotes, pourraient s’ils voulaient sauver les apparences, ménager nos susceptibilités, faire mine d’arrêter tout le monde, de regarder dans toutes les voitures. Mais j’ai bien peur que les certificats de fraternité indestructible ne soient plus destinés qu’à l’observateur étranger et qu’entre nous, le temps de l’hypocrisie soit désormais révolu pour faire place à celui de la violence et de la haine.
27 novembre 1960
L’indépendance est désormais acquise. Grâce aux patriotes, grâce au patriotisme. Vive l’Algérie ! Que vienne à s’instaurer n’importe quel régime, il sera le bienvenu pourvu qu’il émane des Algériens eux-mêmes. C’est tout.
Ceux qui auront à méditer sur les causes profondes du succès se douteront que ce qui aura fait la puissance des Algériens, c’est le fait d’avoir eu à subir les Français un siècle durant. Cela nous a donné l’habitude de supporter les pires humiliations et de ruser supérieurement avec eux. Lorsque, à partir de 1955, ils se sont mis systématiquement à nous piétiner, à nous avilir, à nous massacrer, il y a eu parmi nous une longue période de colère, d’affolement, d’indicible désespoir. Puis nous nous sommes installés dans notre malheur et chacun, pour son compte, a bien vite compris que nous nous trouvions replongés dans les premiers temps de la conquête, ces temps dont nous entretenaient les vieux et que nous croyions naïvement révolus. Alors nous avons compris qu’il fallait revivre en vaincus et nous avons accepté la vie qui nous était proposée. Mais ce n’était plus une vie bouchée, sans issue et sans espoir. Les maquisards derrière les barbelés des monstrueux « villages de France » tendaient leurs pauvres embuscades et mouraient l’insulte à la bouche, nous exhortant à la patience et usant celle de l’adversaire. Eternelle histoire du roseau !
Il faudrait que nos enfants sachent à quel point leurs ainés ont souffert, à quel prix ils héritent d’un nom, d’une dignité, du droit de s’appeler Algériens sans courber la tête comme le frêle roseau de la fable.
On devrait pouvoir réunir une multitude d’histoires relatant les milliers de drames. Les milliers de morts, les clameurs de rage, les torrents de larmes et les mares de sang qui auront marqué comme des stigmates cette terre où nous avons eu le malheur de naître et qu’on veut nous enlever comme si nous étions des bâtards. Il serait bon qu’on sache tout cela plus tard et qu’on se dise : « Après tout, nos pères avaient tout de même beaucoup de mérite et nous pouvons en être fiers. »
12 août 1961
Chez les musulmans, patriotes timorés, intellectuels méconnus, aigris et impuissants, la course à l’emploi est ouverte. En douce, ils recherchent le piston, jouent les coquettes, se laissent jouer par plus fins qu’eux. Lorsqu’ils obtiennent l’emploi qu’ils guignaient, ils commencent par voir les choses sous un angle nouveau, se disent qu’après tout la collaboration, la communauté, la fraternisation, tout cela pourrait être la solution de l’avenir, à condition que les hommes de bonne volonté remplissent pleinement leur rôle. Ces hommes de bonne volonté, c’est eux. Le destin les a donc marqués depuis longtemps pour ce rôle essentiel. Ils découvrent alors leur importance…
Les dates de la saison 2011/2012 sont sur la page Le Calendrier.
A LIRE, LES CRITIQUES DU SPECTACLE SUR LA PAGE Réactions, critiques et revue de presse
Et découvrez des photos de la répétition au Théâtre de L'Odéon et
la critique du Journal Le Soir d'Algérie après la séance à l'Odéon
Quelques mots sur le Journal (1955-1962)
de Mouloud Feraoun.
Mouloud Feraoun était kabyle. Il était l’ « un des plus beaux fleurons » de la colonisation française en Algérie. C’est-à-dire qu’il était nourri de culture française, qu’il était instituteur dans un petit village de Kabylie, diffusant donc les valeurs françaises qui lui avaient été inculquées.
Il était romancier. Un romancier reconnu, édité aux éditions du Seuil (son roman le plus célèbre était Le Fils du pauvre). Il était l’ami de Germaine Tillion, de Camus, d’Emmanuel Roblès.
Un an après le début de l’insurrection algérienne, il a, sur les conseils de Roblès, tenu un Journal.
Il le tiendra jusqu’à la veille même de sa mort, à Alger, le 15 mars 1962, quatre jours avant la signature des accords d’Evian. Ce jour-là, en effet, cet homme, qui pensait tomber un jour sous les balles du FLN pour ce qui pouvait apparaître chez lui comme une trop grande proximité avec la France, a été assassiné, avec cinq autres de ses collègues, sur les lieux mêmes de son travail, par un commando de l’OAS à la tête duquel se trouvait Roger Degueldre.
Son Journal, édité au Seuil après sa mort, mais épuisé aujourd’hui, est un document à plus d’un titre irremplaçable.
D’abord parce qu’il dit, sans emphase, le quotidien de la guerre, vécue au niveau d’un village kabyle. Les exactions, la peur, de tous côtés, les petites lâchetés –ce que Primo Levi appelait « la zone grise »- et les actes de courage, la torture aussi, les viols systématiques, dès 1956. La mort enfin, omniprésente, et que Mouloud Feraoun sent se rapprocher inexorablement de lui.
Irremplaçable aussi parce qu’il montre, au jour le jour, l’évolution, dans sa complexité, loin de tout manichéisme, d’un intellectuel déchiré, dans la richesse et la douleur de sa double culture, à la fois reconnaissant à la France de ce qu’elle lui a transmis comme valeurs humanistes, et en même temps conscient du mépris dont elle n’a cessé de traiter « six millions de musulmans », et, partant, de la nécessité, devenue sans appel, de l’indépendance de son pays. Un constat lucide des erreurs de l’entreprise coloniale, et de l’échec de la présence française en Algérie.
Irremplaçable surtout, peut-être, parce qu’il révèle un homme magnifique, émouvant de modestie et de rigueur intellectuelle, un Juste cherchant jusqu’au bout à « raison garder », exigeant avec lui-même comme avec les autres, sans illusion, ironique, plein de vie : il y a, dans son Journal, énormément de « choses vues », de saynètes hautes en couleur, et qui en disent plus long sur les rapports humains dans le cadre d’une colonie que tous les grands discours.
Cinquante ans plus tard, son Journal apparait comme la lente érection du tombeau de toutes les illusions : celle du discours « civilisateur », celle de l’impossible entente, celle d’un avenir réconcilié. Mais aussi comme une formidable leçon de courage intellectuel, un garde-fou pour aujourd’hui face à la toute-puissance de l’irrationnel, une parole irréductible à toutes les langues de bois d’où qu’elles viennent, dressée face à tous les silences, toutes les zones d’ombre qui pèsent encore.
La démarche théâtrale sera celle d’une passation. Une scénographie minimaliste, quelques lumières. Un « objet théâtral » très léger techniquement, susceptible d’être joué en tous lieux (y compris des théâtres…).
Aucune visée de type naturaliste. Pas de recherche d’identification. Un travail d’incarnation, en revanche, affirmant la structure et les couleurs souvent contrastées du Journal, dans la volonté de faire émerger la variété des émotions de Feraoun – colères impuissantes, ironie, découragement et espoir… -, et son rapport, complexe et multiple, à l’évènement auquel il réagit: jouer chaque instant dans sa plénitude, afin de laisser au spectateur, in fine, la liberté de se construire « son » image du personnage, et de son cheminement tout au long de ces années terribles.
Une partition à deux voix, texte et violoncelle intimement mêlés, qui puisse donner envie de découvrir cette œuvre, et donner à aimer cet homme, le faire revivre un peu à chaque représentation, lui qui, pour se justifier à ses yeux d’avoir si longtemps survécu pendant que la mort frappait quotidiennement autour de lui, écrivait, si proche en cela d’un Primo Levi qu’il n’a sans doute jamais lu : « Ceux qui ont souffert, ceux qui sont morts pourraient dire des choses et des choses. J’ai voulu timidement en dire un peu à leur place. »
Dominique Lurcel, Juin 2010.
Samuel Churin
Après avoir été informaticien, il abandonne les ordinateurs pour le théâtre et commence à travailler avec Pierre Guillois. Il joue Minna Von Barnhelm (Lessing) et L’œuvre du pitre (Guillois). Puis il croise Olivier Py avec qui il joue de nombreux spectacles : La Panoplie du squelette (Py) et le jeu du veuf (Py, cycle de La servante), Nous les héros (de Jean-Luc Lagarce), Le Visage d’Orphée (Py) Cour d'honneur du palais des papes Avignon, L'Apocalypse joyeuse (Py), La Jeune Fille, le Diable et le Moulin (Py), L'Eau de la vie (Py), L'énigme Vilar Cour d'honneur du palais des papes Avignon, Épitre aux jeunes acteurs (Py) créé au théâtre du Rond Point et joué notamment à Tokyo, Bogota, Sao Paulo, New York, La vraie fiancée (Py). Avec Olivier Balazuc il joue Un chapeau de paille d'Italie (Labiche) et Le Génie des bois (Balazuc). Avec Guillaume Rannou il joue J’ai (compilation de textes sur le rugby). Avec Robert Sandoz il joue Océan Mer (Baricco), Monsieur Chasse (Feydeau). Avec Caterina Gozzi il joue Vertige des Animaux avant l'Abattage (Dimitriadis) en compagnie de Thierry Frémont. Avec Dominique Lurcel il joue Nathan le Sage (Lessing), Folies Coloniales (compilation), Le contraire de l’amour (Feraoun). Il enregistre de nombreuses dramatiques radio pour France Culture notamment avec Claude Guerre et Christine Bernard Sugy. Au cinéma, Olivier Py lui donne le rôle principal de son film : Les Yeux fermés et joue dans le dernier film de James Huth : Un bonheur n’arrive jamais seul.
Marc Lauras
Marc Lauras est saltimbanque, compositeur, violoncelliste et comédien depuis 1981. Il s’est formé à l’université de Pau, au CNSM de Paris et en autodidacte. Son travail est marqué par les trois composantes essentielles de sa pratique professionnelle: la recherche acousmatique, le violoncelle et le spectacle vivant. Avec Farid Paya et le théâtre du Lierre il a ecrit la musique de six spectacles, “La colonie pénitenciaire” “L’opéra nomade”, “Electre”, “Le procès d’Oreste” , ” Le rire du cyclône “ , “Salina” et “Noces de Sang”. Il a entre autres écrit pour Monique Hervouet et le Théâtre de l’Ephémère (“Ceux de Tergazar” .....), Gislaine Drahy et le Théâtre Narration (“Doruntine”, “Neige”, “Impatience” .....), avec Laurent Schuh il travaille sur Abracadavra, le grand vivant etc.... Parmi ses musiques de concert; il écrit “Colomb christophe” (Drame musical acousmatique/ texte Y. Plunian), ”Ce Monsieur Roi Ubu” oratorio pour récitant, ténor léger, soprano, choeur mixte, ensemble à cordes et bande magnétique, “La dernière trace des gros animaux” pour ensemble à cordes, et pour les jeunes interprêtes “Encore dormir” et “Tout petit, énorme” pour choeur d’adolescents, acousmatique et objets sonores ainsi qu’une partition de théâtre musical “Les enfants nous regardent, obstinément” (Commande de L’ensemble Justiniana). Il collabore avec des studios de musique contemporaine : pour le GMVL, “Cinq pivoines blanches dans un vase” (Acousmatique), “La cabane su’l chien” (Acousmatique) et pour le GRAME, “Le crocodile” (8 voix a cappella-commande d’état). Il compose et joue pour des chorégraphes (Paco Decina, Fred Bendongué, Rui Moreira, Marie Zighéra) pour des spectacles de rue (Groupe F Pyrothéchnique), pour des plasticiens : “Ballade tout au bord du monde” (Acousmatique) avec Jiri Chmelar, “Six gestes colorés et un allegretto” (Violoncelle) avec Michel Conte. Depuis 1995, il joue en solo plus de 300 représentations de “En allant vers la plage” théâtre d’objets et de musique pour le public jeune et familial. Son travail a été entendu dans plus d’une trentaine de pays.
Quelques pages.... (Extraits)
© Mouloud Feraoun, écrivant
LA CIE PASSEURS DE MEMOIRES EST FIERE DE VOUS ANNONCER
la réédition du "Journal de Mouloud Feraoun", aux éditions Points Seuil,
sortie le 25 aout 2011,
et de vous informer que L'Unesco vient de décider, pour 2012/2013, de s'associer officiellement à la commémoration de la mort de Mouloud Feraoun, et de célébrer sa mémoire...
LE CONTRAIRE DE L'AMOUR, Journal de Mouloud Feraoun
Quelques mots de Dominique Lurcel, sur le spectacle...